Sens Et Tonka

  • " Si l'on cesse de regarder le paysage comme l'objet d'une industrie on découvre subitement - est-ce un oubli du cartographe, une négligence du politique ? - une quantité d'espaces indécis, dépourvus de fonction, sur lesquels il est difficile de porter un nom. Cet ensemble n'appartient ni au territoire de l'ombre ni à celui de la lumière. Il se situe aux marges. En lisière des bois, le long des routes et des rivières, dans les recoins oubliés de la culture, là où les machines ne passent pas. Il couvre des surfaces de dimensions modestes, dispersées comme les angles perdus d'un champ ; unitaires et vastes comme les tourbières, les landes et certaines friches issues d'une déprise récente.
    Entre ces fragments de paysage aucune similitude de forme. Un seul point commun : tous constituent un territoire de refuge à la diversité. Partout ailleurs celle-ci est chassée.
    Cela justifie de les rassembler sous un terme unique. Je propose Tiers paysage, troisième terme d'une analyse ayant rangé les données principales apparentes sous l'ombre d'un côté, la lumière de l'autre.
    Le concept de Tiers paysage renvoie à Tiers état (et non à Tiers-monde). Espace n'exprimant ni le pouvoir ni la soumission au pouvoir.
    Il se réfère au pamphlet de Sieyès en 1789 :
    " Qu'est-ce que le Tiers état ?
    - Tout.
    - Qu'a-t-il fait jusqu'à présent ?
    - Rien.
    - Qu'aspire-t-il à devenir ? " - Quelque chose. " Cet ouvrage a paru initialement aux éditions Sujet/Objet en 2004.

  • Levinas

    Miguel Abensour

    Ce dernier livre prévu par l'auteur voyant son état de santé décliné montre l'importance qu'Emmanuel Levinas avait prise dans la vie philosophique de Miguel Abensour. Le sommaire, constitué de textes «bruts» ou «sans ambages», montre parfaitement les multitudes d'angles que cette pensée inspirait à M. Abensour, il l'imaginait comme l'une des plus libres qui soient, y compris sur des questions aussi délicates qu'inextricables qui se posaient en son temps et se posent toujours dans le nôtre.

  • Nuages

    Gilles Clément

    Nuages est un journal de bord tenu entre Le Havre et Valparaiso, du 18 septembre au 18 octobre 2004.
    Nuages aborde les relations entretenues entre le jardinier et le ciel des météores. De tous les phénomènes agissant sur la nature, la météorologie demeure le plus insaisissable, celui que l'homme, en dépit de ses tentatives, ne parvient pas à orienter à sa guise.
    Il est aussi celui qui façonne les climats, les flores, les paysages.
    Il est enfin celui qui couvre la planète d'un seul élan, nous assure d'une réalité encore chancelante dans les esprits :
    Gaïa la Terre, notre maison, fonctionne comme un seul et unique être vivant.
    La relation du voyage et du ciel s'articule autour d'une figure : Jean-Baptiste Lamarck, naturaliste, savant, penseur universel, le premier à oser sérier les nuages et leur donner un nom. Le premier à concevoir une liaison intime entre les êtres vivants, les milieux, les climats, l'espace et le temps. Le premier, en conséquence, à nous donner les clefs du mécanisme de l'évolution et à en fixer les bases.

  • Vingt-cinq ans après la première édition les propos développés dans cet ouvrage n'ont fait l'objet d'aucune modification sur le fond ou sur la pratique d'un « jardinage en mouvement ». Les urgences écologiques, aujourd'hui mieux ancrées dans les consciences qu'elles ne l'étaient à la fin du XXe siècle, tendent à valoriser ces pratiques à toutes les échelles et à les affiner. Certaines légendes d'illustrations reformulées, plusieurs images ajoutées, le texte concernant le jardin du musée du Quai Branly-Jacques Chirac développé, telles sont les ajouts de cette édition.
    Vingt-cinq années de croissance végétale modifient les paysages, elles ne modifient pas forcément l'état d'esprit dans lequel ils se développent. Le message essentiel de ce livre « faire le plus possible avec et le moins possible contre la nature » demeure à tous les stades de l'évolution d'un espace incluant le vivant.
    Toutefois on peut faire deux remarques importantes que seul le recul du temps nous permet d'établir :
    - La première est technique et concerne la biodiversité.
    La fermeture des espaces par la strate arborée en développement progressif diminue la présence visuelle des espèces herbacées pour majorité héliophiles. Un des aspects importants de la maintenance du jardin en mouvement porte sur la nécessité de maintenir l'équilibre de l'ombre et de la lumière. Parfois il faut supprimer des arbres devenus trop grands faisant disparaître la clairière, la lumière et la biodiversité qui lui est associée. Ces arbres trop présents peuvent appartenir à une série que l'on a soi-même planté quelques années plus tôt. Les éliminer n'est pas tâche facile, on peut se contenter de l'ombre et dire que la diversité désormais invisible sous les frondaisons continue de vivre à l'état de graines et de dormir en attendant les conditions de la germination : le soleil et l'eau. On peut aussi donner place à la composition paysagère et choisir les espèces que l'on peut soustraire à l'espace trop dense pour retrouver l'équilibre cherché. Ce travail serait à faire aujourd'hui dans la partie dédiée au jardin en mouvement du parc André Citroën et bientôt dans le jardin du musée du Quai Branly.
    Cette remarque sur la diversité héliophile dans la strate herbacée concerne les climats non tropicaux. Sous les tropiques la diversité botanique s'exprime très bien dans la strate arborescente. Un jardin en mouvement en zone tropicale serait celui des singes et des oiseaux dans l'enchevêtrement des canopées, il n'y aurait rien d'autre à faire que d'édifier des passerelles en suspens pour s'y promener. Nous parlons ici des forêts primaires rélictuelles, celles que le Stupidocène oublieux a laissées çà et là, éparses et perdues sur la planète anthropisée.
    - La seconde est culturelle et concerne la composition dans l'espace.
    À l'exception des cultures animistes et totémistes pour qui le jardin est un territoire naturel pourvu des richesses que l'on va glaner ou chasser, les sociétés humaines ont organisé le jardin en donnant aux formes, aux lignes, aux perspectives et à la scénographie générale un droit absolu de composition. Cette façon de dessiner le jardin place la question du vivant en second rôle.
    Le jardin en mouvement se positionne à l'opposé de cette perception du monde, il ne doit aucune de ses formes à une vision cultuelle idéalisée de l'espace mais à une préséance donnée au vivant. Si les formes sont changeantes c'est précisément parce que « toujours la vie invente ».
    Ces pratiques se multiplient et placent les concepteurs au-devant d'une question à laquelle aucune école ne les a préparé : comment accepter l'abandon ou le partage de la signature de l'espace qu'ils pensent avoir dessiné avec maîtrise ? Comment déplacer le rôle de la forme pour la mettre en position de résolution esthétique temporaire sous la dynamique du vivant et non en dispositif inchangeable telle une architecture sacrée ?
    Il est à prévoir que l'enseignement dispensé pour atteindre ces objectifs s'orienterait alors une connaissance approfondie du vivant. Ceci afin d'initier un processus de conception des espaces qui nous lient à notre environnement, non en se soumettant à une dictature formaliste ou fonctionnaliste, mais en développant un dialogue avec le vivant par un accès à la compréhension et à l'acceptation du génie naturel.

  • Ce qu'est le blob ? Une fonction, d'abord, sur les logiciels de modélisation que commencent à utiliser les architectes dans le milieu des années 1990. Puis : le nom que prennent à la même époque les architectures les plus en vue de cette nouvelle ère numérique, étranges bulles ou cocons déformés... Chacun est désormais habitué à ce que l'architecture mute en fonction des technologies nouvelles. Mais le blob, depuis 1958, c'est aussi cette gelée rosacée fondant depuis l'espace sur les citoyens horrifiés de Phoenixville et d'ailleurs. Et de cette calamité, qui faillit emporter Steve McQueen dès ses débuts, tous se souviennent.

    Il y a une énigme du blob : pourquoi notre maison nous dévorerait-elle ? Pourquoi une révolution architecturale irait-elle trouver ses modèles dans les films d'horreur de série B? Et un enjeu : penser l'architecture non plus en fonction de schémas techniques simplifiés, mais dans une perspective médiatique, où l'informatique renouvelle les conditions de dessin, de production, mais aussi, et bien plus largement, la sphère sociale elle-même comme l'imaginaire commun. Développer en quelque sorte une psychanalyse des techniques et des matériaux - à même d'interroger, du cocon au monstre, du monstre à la mère retrouvée, la fascination du nouveau médium, les rêves comme les angoisses qu'il porte avec lui, et qui travaillent l'ensemble de la société contemporaine.

    Mêlant à plaisir l'architecture, le cinéma, la bande-dessinée, les jeux vidéo, le blob appartient à la mythologie de notre époque. Au côté d'Alien, de Predator ou même des Body Snatchers - que nos architectes aiment à convoquer - il met en scène l'entrée dans un monde synthétique comme le devenir des corps à l'ère de l'utopie médiatique ;
    Le songe posthumaniste d'une hybridation informatique et des identités reprogrammables ; l'habitat revu et corrigé par les réseaux, réinventé par la déterritorialisation.
    Car c'est bien une géographie que rencontre finalement le monstre, depuis Bilbao jusqu'aux nouvelles mégalopoles chinoises : villes du déclin postindustriel, enclaves touristiques liées comme en archipel, nouvelles capitales créatives de la production délocalisée... Offrant une fiction de communauté au coeur des mobilités et migrations en tous genres, le blob pourrait finalement apparaître comme l'icône parfaite, et terrifiante, de l'espace néolibéral.

  • L'effaceur

    Gilles Clément

    Les mots apparurent. Ils se multiplièrent, crûrent, s'enflèrent.
    Certains devinrent gênants pour les uns et/ou pour les autres, pas toujours d'accord sur le sens à leur donner, sur leurs usages et utilités. Ils remplirent le disque dur de l'existence, devinrent parfois étouffants.
    Alors un Grand moralisateur décide d'en effacer certains, il créa, pour ce faire, l'effaceur.
    La tâche n'est pas sans risque.

  • Instructions pour une prise d'armes est le texte d'Auguste Blanqui le plus connu et aussi le plus provoquant.
    Il donne les règles pratiques en vue d'une résistance aux pouvoirs institués en milieu urbain afin de bloquer les décisions et de laisser au prolétariat le temps de s'organiser ; ce fut sans doute le texte le plus rêveur où l'Inflexible établissait les conditions utopiques d'existence : celle truffée d'espoir et celle de ne plus être le jouet du destin.
    L'Éternité par les astres, est une parabole utopique sur les certitudes et les vérités de celui pour qui l'Éternel Retour faisait partie de l'avènement de la révolution.

  • Abécédaire

    Gilles Clément

    Cet Abécédaire est le prolongement d' une conversation de l'auteur avec le philosophe Gilles A. Tiberghien.
    Autonomie - Brassage planétaire - Continent théorique - Désobéissance - Étonnement - Faire avec - Génie naturel - Herbe - Initiative - Jardin - Kangourou - Lisière - Mouvement - Nuage - Optimisme - Patience - Q.I. - Résistance - Silence - Troc - Utopie - Variable - Wikipédier - X - Ying-yang - Zizanie

  • Le blanc

    Gilles Clément

    Je ne me serais pas intéressé au blanc s'il n'apparaissait constamment comme une anomalie du paysage, tantôt le valorisant, tantôt le dégradant.

  • « Pendant q ue l'éc olo g ie radical e, arc- boutée à ses préceptes de rigueur , tente de résis ter, pendant q ue le Green business s'organise pour r éc upérer l e marché bio, une trois ième voie, sans no m, et qu'ici j 'appelle "L 'alt e rna tiv e ambiante", naît d es rumeurs entremêlées - analyses c ontradictoi re s, b i lans de catastrop he , prédi cti ons ha sard eu ses - mais auss i de vé rit ables const ats, d' e xpériences et de r e cherches s é rieuse s. [ ... ] L'alternative ambiante regarde du côté de la dé croissante sans y adhérer tout à fait, se détourne du Green business jugé excessif et, plutôt que d'espérer un quelconque salut venant des élus de la République, se place dans l'expectative en interrogeant les incidences possibles de l'Effet papillon. Oui, le jardin est planétaire, plus personne ne peut en douter mais tous ceux dont l'esprit alerté mesure les dimensions d'une si ample question se demandent comment on devient jardinier dans ce jardin-là. Aucune réponse ne parvient formulée d'un bloc. L'humanité incrédule, tour à tour endormie par les médias et réveillée par la crise, tente de nouvelles pistes de vie en terrain inconnu. Tout est à inventer, tout semble nouveau. »

  • Jean Baudrillard dans sa période utopienne a publié et dans la revue et sous volume dans la collection «Les Cahiers d'Utopie» ces trois textes. Globalement il s'agissait du parti communiste français (P.C.F., dit le PC) dans ses rapports avec le gauche socialiste et l'ensemble des partis politiques, le PC, à l'époque, était un diapason qui donnait le la.
    Il poursuivra cette pensée dans Au royaume des aveugles (Sens&Tonka, rééd. 2002), mais cette fois-ci avec l'autre extrême, celle d'à droite toute, le FN ; dès 1997 il a saisi que le référent allait être celui-là : De l'exorcisme en politique ou la conjuration des imbéciles, le titre est clair, non ? qu'il complétera par Au royaume des aveugles , c'est-à-dire notre actualité (2017).

  • " Pour qui veut bien regarder, tout fait art. La nature, la ville, l'homme, le paysage, l'air du temps, ce qu'on appelle humeur et sur toute chose enfin, la lumière.
    Par ailleurs, chacun connaît l'art des artistes, celui qui porte signature. Peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, cinéastes, danseurs etc. sont convoqués sur la question de l'art à propos de laquelle, on le sait, il y a toujours beaucoup à dire.
    Il existe cependant une plage indéfinie où se croisent le champ brut de la nature - les circonstances - et le territoire authentifié de l'homme.
    Ce terrain de rencontre produit des figures à la fois éloignées et proches de l'art suivant les définitions que l'on en donne. Pour ma part je considère comme art involontaire le résultat heureux d'une combinaison imprévue de situations ou d'objets organisés entre eux selon des règles d'harmonie dictées par le hasard. " De la confrontation de la nature et de celle de l'homme se dégage une synergie qui crée accidentellement des tableaux souvent d'une terrible beauté. Gilles Clément a, au long de ses voyages, décelé dans ces signes du croisement la présence d'un art involontaire.

  • La légende noire, qui accompagne toutes les périodes de réaction et de désarroi, a fait de l'utopie l'antichambre du Goulag, voire des camps, et elle ne nous laisse rien espérer de l'avenir. Et pourtant, un simple coup d'oeil sur l'Histoire prouve le contraire : l'utopie est inséparable d'une pensée de l'émancipation qui a trouvé dans ce « splendide xixe siècle » (André Breton) son épanouissement.
    Miguel Abensour évoque ici une de ces figures les plus fascinantes, celle du « génial Pierre Leroux» (Marx), qui fut sans doute l'inventeur du mot socialisme.
    Cette édition s'enrichit d'un article de M. Abensour publié en 1991, «L'Affaire Schelling, une controverse entre Pierre Leroux et les jeunes hégéliens ». S'éclaire ainsi à la lumière de l'utopie alors encore brûlante les relations entre philosophes français et philosophes allemands, qui donnèrent naissance aux Annales francoallemandes.
    La préface de Louis Janover montre comment utopie n'a jamais cessé d'entrer en résonance avec poésie, et de produire ce ton inouï que rien ne remplace à l'oreille.

  • Je ne puis donner la réalité des faits, je n'en puis présenter que l'ombre.
    Stendhal.

    «Le Rouge et le Noir est une oeuvre énigmatique. Énigme plurielle. D'abord, il y a le titre.
    Classiquement, en s'appuyant sur les propres déclarations de Stendhal, on l'interprète comme si le Rouge évoquait les carrières militaires et le Noir les carrières ecclésiastiques. Mais est-ce bien sûr ?
    Méfions-nous des explications de Stendhal dont nous savons qu'il avait un goût prononcé pour la mystification.

    En outre, il s'agit d'un roman écrit « à l'ombre de...» : certains protagonistes agissent et se déplacent sur une double scène, la scène contemporaine du roman, la France de la Restauration, et une autre scène située dans une époque passée qui a valeur d'exemple. Double scène donc, dans la mesure où les protagonistes trouvent la source de leur conduite dans l'identification à un modèle choisi dans le passé et dont ils s'efforcent d'imiter les hauts gestes et les grandes actions, en dépit de la résistance du temps présent. »

  • « Je vous écris depuis Pangaea, La Pangée, depuis le Vivant unique continent en ère Stupidocène Altera Alter Chère Greta enfants jeunes les nouvelles et nouveaux arrivés en planète aujourd'hui invivable encore tout retournés tout à fait éveillés qui poussent comprennent étendue des dégâts se lèvent refusent ce monde ensemble sifflons : Fin de partie pour tous les prédateurs traîtres au milieu de vie et à l'humanité» Cette lettre aux allures de manifeste et de chant s'adresse aux bientôt huit milliards d'humains du jardin planétaire prêts à habiter écologiquement et poétiquement la Terre et aux Voyantes-Voyants - artistes, chercheurs, scientifiques, penseurs, porteurs d'eau et d'air - qui jardinent la vie autrement et renouvellent le monde.

  • L'homme est un animal utopique! Mais que signifie cette affirmation si elle est plus qu'un simple paradoxe, ou la tentative de s'approprier une formule célèbre pour en découvrir le sens ?
    L'objet de ce livre, c'est précisément de montrer que le foisonnement de l'utopie à travers les âges représente rien moins que la volonté toujours renouvelée de donner à l'émancipation un nouveau visage. Alors que les uns s'emploient à dissocier l'utopie de la politique, les autres à tout rabattre sur la politique, l'idée centrale des différentes écoles utopistes, l'idée d'Association, dément ces simplifications : elle est en réalité une idée politique qui rejoint l'inspiration de la vraie démocratie. Chaque moment des luttes suscite une nouvelle sommation utopique qui inscrit au sein même de l'Histoire l'aspiration à un au-delà du présent.
    Ainsi, l'utopie s'interroge sur les nouveaux moyens de réaliser l'idée d'émancipation et de dépasser ce qui se pose à chaque fois comme horizon indépassable.
    Si bien que l'homme apparaît alors véritablement comme un animal utopique.

  • Inspiré par la vision des militaires, Paul Virilio constatait en 1980 que le but recherché par le pouvoir était désormais «moins l'envahissement des territoires, leur occupation, qu'une sorte de résumé du monde, obtenu par l'ubiquité, l'instantanéité de la présence militaire, un pur phénomène de vitesse ». En 2009, il prolongeait :
    « depuis plusieurs années, l'extérieur l'emporte partout sur l'intérieur et l'histoire géophysique se retourne tel un gant ».
    La situation n'offre aucune prise, la « fin de l'Histoire» masque avant tout une fin de la géographie et de son continuum. L'immédiateté exclut l'étendue. Monde fini, fin de la géographie... mais comment donc reconfigurer l'espace pour calmer les flux ? La passion contemporaine pour l'édification de murs témoigne de cette ambivalence jouant simultanément sur la fermeture et l'ouverture, entre un pouvoir de plus en plus virtuel et de grossières barrières physiques, barricades ou corridors. À l'heure du « village planétaire », pensez donc ! Mais le village n'a-t-il pas toujours été dominé par l'isolement et la surveillance ?
    Avec la crise de l'espace réel se profile le risque de l'enfermement des hommes sur une planète désormais réduite à rien. D'où cette irrépressible pulsion littoraliste qui caractérise notre modernité depuis plus d'un siècle et ne fait désormais que s'accentuer.

  • Pour reprendre la fameuse formule d'Anacharsis Cloots, «Ni Marat, Ni Roland», la ligne directrice de cet essai sera : «Ni Soboul, Ni Furet». Le pari est fait que le temps est venu de proposer une lecture qui se tienne à l'écart des idéologies qui ont cours, soit l'identification du jacobinisme à une préfiguration du léninisme, soit la glorification de Thermidor. Autrement féconde nous apparaît l'approche de R. Bodei qui, dans La Géométrie des Passions, en confrontant le projet jacobin à Spinoza dévoile une nouvelle constellation dans laquelle le recours à la crainte et à l'espoir, loin de viser à l'asservissement du peuple travaille à sa libération. Aussi cet ouvrage aura-t-il pour ambition de «s'expliquer avec Saint-Just» en faisant de la question politique le lieu critique par excellence ?
    L'ouvrage comprend deux volets : l'un consacré à la philosophie politique de Saint-Just, l'autre à l'héroïsme et à sa prégnance dans l'agir révolutionnaire.

  • Voyages incrédules

    Claude Eveno

    Un récit de voyages, en Extrême-Orient et en Amérique centrale. Mais aussi une méditation sur les religions découvertes au cours de ces voyages, le plus souvent lors de la réalisation de films documentaires en Inde, au Ladakh, en Indonésie, au Vietnam.
    Cinéaste, urbaniste et écrivain, l'auteur est issu d'une famille bretonne catholique pratiquante et après un éloignement radical de la religion dans les années soixante, typique de sa génération, le souvenir des rencontres postérieures avec d'autres croyances déclenche chez lui une réflexion apaisée sur les manières de croire, sans perdre son incrédulité.
    Voyage d'une vie avec et sans la foi, et voyage aussi dans la culture d'images du christianisme, revisitée ici par des collages, une pratique artistique parallèle à l'écriture, chez l'auteur.

  • «Lorsque je rééditai, il y a quelques années déjà, en collaboration avec Valentin Pelosse, des textes de Blanqui devenus rares, Instructions pour une prise d'armes ; L'Éternité par les astres (Sens&Tonka, Paris, 2000), je tentai de lire et d'interpréter la geste révolutionnaire d'Auguste Blanqui en m'aidant de Walter Benjamin; nous eûmes ainsi recours à un « collage » de citations en regard du texte des Instructions pour une prise d'armes et nous décidâmes d'insérer dans cet ensemble les thèses de Benjamin, Sur le concept d'histoire.
    Plutôt que d'une décision arbitraire, il s'agissait de la reconnaissance d'une dette. Benjamin, en effet, notamment dans le texte Paris capitale du XIXe siècle (1935) apparaissait comme un «phare » dont les rayons permettaient de discerner les arrière-fonds philosophiques, cosmogoniques de la radicalité révolutionnaire de Blanqui et donc d'extraire celui que son biographe Gustave Geffroy nommait « l'Enfermé », à l'approche traditionnelle, trop exclusivement politique.
    C'est dans la direction inverse que j'aimerais maintenant avancer :
    Non plus redécouvrir le visage de Blanqui grâce au regard attentif de Benjamin, mais percevoir ce qui dans l'oeuvre de Benjamin est en rapport avec la présence soudain insistante de Blanqui. Ou plutôt, il s'agirait de repérer, de rouvrir, de parcourir les «Passages » qui vont de Blanqui à Benjamin, de s'attacher aux mouvements et aux arrêts qu'y effectue Benjamin. Bref, les «Passages Blanqui », les Passages ouverts, percés par Blanqui dans l'oeuvre de Benjamin :
    - Quels sont les objets que le choc de cette rencontre a révélés ?
    - Quelle puissance d'éveil accorder à l'image de l'Enfermé ?
    Quelles sont les pistes neuves, renouvelées ou entrecroisées sur lesquelles cette image a lancé Benjamin?
    - Quels sont les enjeux qui se sont constitués, noués, quelles sont les affinités électives qui se sont instaurées transversalement dans l'heur de cette rencontre ? » (M. A.) Par ce texte nous poursuivons le travail éditorial que nous avons engagé avec le philosophe Miguel Abensour. Ce texte se situe, dans sa pensée, au carrefour de sa réflexion sur l'utopie (ou l'utopique), la servitude volontaire, la théorie du héros et la pensée de l'émancipation : Comment devient-on réellement libre ?

  • Créé à Caen par un groupe d'anciens étudiants, la revue L'Anti-mythes s'est particulièrement intéressée à l'histoire de Socialisme ou barbarie et a organisé des entretiens avec quelques-uns de ses membres qui lui paraissaient avoir été différemment représentatifs de ce mouvement : Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, DanielMothé et Henri Simon.
    L'Anti-mythes a également publié ce long entretien avec Pierre Clastres, qui, au cours des années, est devenu une référence. À force de reproductions libres le texte original a subi des distorsions étranges et variées. Nous le restituons ici tel qu'il fut donné par P. Clastres à la revue. Son aspect direct, parlé, fut une volonté de P. Clastres qui, pour ne pas l'ébrécher, ne l'a relu qu'une fois publié.
    Il ne fit, à notre connaissance, aucune remarque sur sa transcription.
    Par sa simplicité d'exposé sans concession sur le fond, l'Entretien avec L'Antimythes constitue une porte d'accès déterminante à l'oeuvre de l'ethnologue.

  • La chronologie n'assigne pas seulement aux avant-gardes leur place dans l'Histoire ; elle les classe d'emblée par ordre d'importance. Il en est de même pour leurs substituts contemporains.
    L'Internationale situationniste succède au surréalisme et le mouvement de Debord hérite d'une partie du mouvement de Breton et se déleste de l'autre pour repartir de l'avant. Mais vers quoi ?
    La Révolution surréaliste n'avait nul besoin d'affirmer l'unité du « changer la vie » et du « transformer le monde » puisqu'elle en était l'expression. Le surréalisme artistique introduit la division au profit d'un « changer la vie » qui finit par se confondre avec les changements dans l'art. Avec les situationnistes, la volonté d'unité est dépassée par le recours au « tout subversif », à la révolte considérée comme le dernier des Beaux-Arts.
    C'est cette part irréductible de la Révolution surréaliste, l'exigence d'une utopie critique et poétique, occultée par les situationnistes, par les héritiers et les historiographes qui est mise ici en lumière et se retrouve alors devant nous : à travers cette promesse d'avenir perce une voix qui entre en résonance avec les questions de notre temps, au rendez-vous des amis, alors que l'Internationale situationniste, qui a dépassé tous les temps, se trouve reléguée loin derrière, au rendez-vous des avant-gardes.

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